Huit choses sur la façon dont nous avons fabriqué la couleur.

DC·49 Deep Cuts
Ce colorant est jaune dans la cuve — l'air le rend bleu

Ce colorant est jaune dans la cuve — l'air le rend bleu

L'indigo ne se dissout pas dans l'eau ; les teinturiers le réduisent donc chimiquement dans une cuve alcaline en une forme soluble, presque incolore, d'un vert jaunâtre. Le tissu sorti de la cuve est jaunâtre, puis vire à vue d'œil du vert au bleu profond en quelques minutes, à mesure que l'oxygène de l'air se fixe de nouveau et verrouille le pigment dans la fibre. Le bleu que vous voyez n'a jamais été bleu dans le bain : c'est l'air lui-même qui le crée.
Le premier colorant synthétique est venu du goudron de houille, par erreur

Le premier colorant synthétique est venu du goudron de houille, par erreur

En 1856, un étudiant en chimie de 18 ans, qui cherchait à synthétiser la quinine, le médicament contre la malaria, se retrouva plutôt avec une boue sombre au fond de son flacon. En la rinçant, il remarqua qu'elle teignait la soie d'un violet intense. La couleur venait de l'aniline du goudron de houille, un déchet de l'éclairage au gaz. Cet accident donna le premier colorant synthétique fabriqué en masse et fit germer les industries modernes du colorant et de la pharmacie, affranchissant la couleur vive des plantes et des coquillages rares.
Ce bleu valait plus que l'or, gramme pour gramme

Ce bleu valait plus que l'or, gramme pour gramme

Le véritable outremer s'obtenait en broyant le lapis-lazuli, une pierre acheminée sur des milliers de kilomètres depuis des mines lointaines, puis en lavant patiemment la lazurite bleue pour la débarrasser de la roche grise. À la Renaissance, il coûtait, au poids, plus cher que l'or ; les commanditaires précisaient donc dans leurs contrats exactement où il pouvait figurer. Les peintres le gardaient pour la figure la plus sacrée du panneau — le plus souvent le manteau de la Vierge Marie.
Un kilo de ce colorant exige 150,000 fleurs

Un kilo de ce colorant exige 150,000 fleurs

La couleur dorée du safran vient de la crocine, contenue dans seulement trois stigmates pourpres au cœur de chaque fleur de crocus. Les stigmates doivent être cueillis à la main, à l'aube, pendant une brève floraison automnale. Comme chaque fleur en donne si peu, il faut environ 150,000 fleurs pour obtenir un seul kilogramme de safran séché — c'est pourquoi il vaut depuis longtemps, à poids égal, plus que presque toute autre matière colorante.
Ce papier peint vert vif empoisonnait les pièces

Ce papier peint vert vif empoisonnait les pièces

Créé pour la première fois en 1775, le vert de Scheele était un composé de cuivre et d'arsenic prisé pour sa couleur vive et bon marché, qu'on retrouvait sur les papiers peints, les tissus, et jusque dans les confiseries. Dans les pièces humides, les moisissures domestiques pouvaient se nourrir du pigment et libérer dans l'air des gaz chargés d'arsenic, rendant malades ceux qui y vivaient. Ce même vert arsenical couvrait les murs où Napoléon mourut en exil, et l'on retrouva plus tard ses cheveux imprégnés d'arsenic.
Un bleu de peintre des années 1700 est aujourd'hui un antidote contre le poison

Un bleu de peintre des années 1700 est aujourd'hui un antidote contre le poison

Le bleu de Prusse apparut vers 1706, né par accident lorsque le lot d'un fabricant de pigments fut contaminé et vira au bleu intense au lieu du rouge — le premier pigment synthétique moderne. Des siècles plus tard, les chimistes découvrirent que sa cage cristalline piège certains ions métalliques. Aujourd'hui, c'est un médicament reconnu, administré par voie orale pour capturer le thallium et le césium radioactif dans l'intestin, afin que le corps puisse les évacuer sans danger.
Un bois de teinture convoité des pirates colore encore les lames d'hôpital

Un bois de teinture convoité des pirates colore encore les lames d'hôpital

Le bois de campêche d'Amérique centrale donne l'hématoxyline, un colorant jadis si prisé que son commerce attira les pirates et déclencha des querelles coloniales. Curieusement, l'hématoxyline elle-même est presque incolore ; oxydée et fixée par un mordant métallique, elle teinte les noyaux cellulaires d'un bleu-violet profond. Depuis plus d'un siècle, elle est l'ossature de la coloration de référence des tissus — encore aujourd'hui la manière la plus courante dont les pathologistes colorent les tissus humains au microscope.
Ce rouge sur coton demandait des semaines et plus de 20 étapes

Ce rouge sur coton demandait des semaines et plus de 20 étapes

Le rouge turc, ce rouge éclatant et inaltérable sur le coton, fut un secret jalousement gardé, transmis de maître à apprenti pendant des générations. Pour que le colorant de la garance se fixe et résiste à la décoloration, il fallait faire tremper le tissu à travers plus de vingt étapes répétées, sur des semaines — macéré dans l'huile rance, l'alcali et le fumier animal, puis mordancé, teint et apprêté. L'odeur et la peine étaient le prix d'un rouge qui ne partait pas au lavage ni ne pâlissait au soleil.
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